À Toulouse, le trafic de protoxyde d’azote s’est structuré en un marché rentable et durable, en dépit des restrictions adoptées ces dernières années. Selon une enquête publiée par La Dépêche du Midi, ce commerce illégal attire une clientèle jeune et repose désormais sur des circuits d’approvisionnement internationaux bien identifiés.
Le protoxyde d’azote, détourné de ses usages industriels et alimentaires, est aujourd’hui le troisième psychotrope le plus consommé par les jeunes en France. D’après Santé publique France, 13,7 % des 18-24 ans déclaraient en avoir déjà consommé en 2022 et 3,2 % en avoir fait usage au cours de l’année. Les autorités sanitaires alertent sur les risques associés, notamment des complications neurologiques, des séquelles physiques durables et des accidents de la route.
Après l’encadrement progressif de la vente des petites cartouches de siphon, les réseaux se sont tournés vers les grands formats. À Toulouse, ces bonbonnes sont désormais vendues à l’unité dans certaines épiceries de nuit, dans des bars à chicha, ou livrées directement à domicile. Les détaillants se fournissent en ligne auprès de grossistes, contournant ainsi les contrôles traditionnels. La marque Cream Deluxe, la plus consommée en France selon La Dépêche du Midi, est une entreprise néerlandaise. Le gaz qu’elle commercialise est fabriqué en Chine et transite notamment par la Pologne, devenue une porte d’entrée vers le marché français.
Entre septembre 2024 et août 2025, plus de 35 tonnes de protoxyde d’azote ont ainsi été importées en France pour un montant supérieur à 2 millions d’euros. Pour les grossistes, la rentabilité est jugée particulièrement élevée. Vendues par palettes à quelques euros l’unité, les bonbonnes dégagent des marges estimées entre 70 et 90 %, selon les informations recueillies par La Dépêche du Midi.
Ces gains importants suscitent des tensions. Fin décembre, un homme de 30 ans a été grièvement blessé par balles dans le quartier de Bordelongue, à Toulouse. Les enquêteurs examinent la piste d’un possible règlement de comptes lié à la revente de protoxyde d’azote. « Pour le moment, rien ne prouve que c’est lié à ce business, mais les passagers étaient en train de se ravitailler », indique un enquêteur cité par le quotidien régional. Selon lui, les points de deal traditionnels investissent ce marché car « ça rapporte bien pour pas grand-chose ». Des ventes sont également organisées via les réseaux sociaux, notamment Snapchat. Le même enquêteur nuance toutefois toute lecture excessive, estimant que « parler de guerre du proto serait de l’ordre du fantasme ».
Au-delà des enjeux sécuritaires, le phénomène a aussi un coût pour la collectivité. À l’incinérateur du Mirail, géré par le syndicat Decoset, les bonbonnes encore pleines provoquent parfois des explosions dans les fours. Chaque incident entraîne au minimum trois jours d’arrêt d’activité. Sur une année, ces interruptions forcées représentent un coût estimé à plus d’un million d’euros, selon les données communiquées à La Dépêche du Midi.
Sur le plan législatif, trois lois ont été adoptées en quatre ans pour encadrer la vente et l’usage détourné du protoxyde d’azote, avec un impact jugé limité. Une quatrième loi, votée en janvier 2025, prévoit l’interdiction des importations pour les particuliers à compter du 1er janvier 2026. Certains parlementaires plaident désormais pour un classement du protoxyde d’azote comme stupéfiant. En attendant, le commerce se poursuit à ciel ouvert, illustrant les difficultés des pouvoirs publics à enrayer un trafic à la fois discret, rentable et en constante adaptation.
