Née à Nantes à la fin des années 2010 au sein du réseau des Jeunes dirigeants d’entreprise, l’initiative Les Bureaux du Cœur a désormais changé d’échelle. L’association, fondée autour de Pierre-Yves Loaëc, propose à des sociétés de mettre à disposition leurs locaux vides la nuit et le week-end pour des personnes en grande précarité, suivies par des structures sociales. Partie d’une poignée d’entrepreneurs nantais bousculés par la présence de sans-abri devant leurs bureaux, elle compte aujourd’hui une quarantaine de délégations en France et en Europe et quelque 270 bénévoles mobilisés, selon les données de l’association.
Au départ, il y a un refus et un scrupule intime. Pierre-Yves Loaëc, alors engagé au Centre des Jeunes Dirigeants à Nantes, voit des amis accueillir un exilé chez eux. Sa femme lui suggère de faire la même chose. Il décline, jugeant trop intrusif d’ouvrir sa maison à un inconnu. Mais chaque matin, sur le trajet du bureau, il croise une femme dormant sur la bouche d’aération du parking de son entreprise, en plein hiver. Le décalage entre ces bureaux chauffés, vides la nuit, et la vie à la rue se transforme en idée: et si l’on ouvrait les espaces professionnels plutôt que les salons privés? Peu de temps après, une première société de Loire-Atlantique aménage une pièce pour une salariée qui dormait jusque-là dans sa voiture, malgré un emploi stable. Ce premier accueil fait office de laboratoire et va structurer le modèle: un coin nuit, une armoire fermée, une petite cuisine, une douche, et surtout un cadre juridique sécurisant pour l’entreprise, l’invité et l’association partenaire.
Six ans plus tard, le dispositif s’est imposé comme un acteur singulier de l’hébergement d’urgence. Les Bureaux du Cœur revendiquent une quarantaine de délégations, près de 300 personnes accueillies depuis le lancement et environ 40 000 nuitées cumulées au printemps 2024. Le principe reste le même: l’accueil est temporaire, en général pour trois mois renouvelables, la nuit et le week-end, dans des entreprises « hôtes » accompagnées par un réseau de bénévoles. La journée, la personne accueillie sort, mène ses démarches administratives, cherche une formation, un emploi, un logement. L’association insiste sur ce point: le bureau transformé en petite chambre n’est pas une fin en soi, mais un sas pour permettre de se poser, reprendre souffle et enclencher un parcours de sortie de la rue.
Le contexte local rend cette implication loin d’être anecdotique. Les associations caritatives estiment entre 3 000 et 4 000 le nombre de personnes sans solution de logement durable dans la métropole lilloise, entre la rue, les bidonvilles et les squats. Selon Les Bureaux du Cœur, une quarantaine d’entreprises de l’agglomération ont déjà rejoint le dispositif et environ 120 personnes y sont actuellement hébergées la nuit, le temps d’une transition.
Depuis octobre 2025, Kronos accueille ainsi une jeune femme de 18 ans originaire de la République démocratique du Congo. Pour préserver son intimité, elle est présentée sous le prénom d’Elikia, qui signifie « espoir » en lingala. Elle a quitté le Sud-Kivu, région frontalière du Rwanda marquée par les violences, puis a transité par Mayotte avant de rejoindre le nord de la France en tant qu’exilée politique. Elle évoque peu les détails de son parcours, mais décrit avec simplicité ce que lui apporte le bureau aménagé: un endroit où « se poser pour réfléchir », organiser ses démarches, préparer ses formations.
Son quotidien est très balisé. Comme dans la plupart des entreprises partenaires, Elikia doit quitter les locaux à 8 h 30 chaque matin et ne peut revenir qu’en fin de journée, après 17 heures. Le reste du temps, elle enchaîne rendez-vous avec la mission locale, stages en crèche ou démarches avec une assistante sociale. Elle hésite encore entre une formation d’auxiliaire de vie ou d’aide-soignante. Autrefois, elle se voyait styliste; des vidéos tournées à Mayotte la montrent en train de donner des cours de mannequinat à de jeunes candidates à des concours de Miss. Aujourd’hui, son énergie se concentre sur l’obtention d’un logement pérenne, préalable indispensable à toute formation longue.
Au sein de Kronos, la cohabitation s’est construite dans la discrétion. Elikia n’aime pas se montrer. Elle attend souvent le départ de l’ensemble de l’équipe pour utiliser la douche, préparer ses repas ou dérouler son tapis de yoga. Les salariés ont intégré ce rythme, veillant à lui préserver des moments de tranquillité, tout en gardant un contact régulier pour éviter l’isolement. Elikia, elle, continue à vivre dans cet entre-deux très particulier: ni vraiment à la rue, ni encore installée chez elle. Elle sait que la place en entreprise est par définition temporaire, mais la considère comme une étape décisive. « C’est très long », glisse-t-elle à propos de l’attente d’un logement. Pourtant, elle dit se sentir désormais tournée vers l’avenir, prête à avancer, seule mais déterminée.
Crédit photo Zadig Allorent
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