Accueil FranceMarc Lazar : comment les populismes rebattent les cartes de la vie politique française

Marc Lazar : comment les populismes rebattent les cartes de la vie politique française

par Rédaction Figures Publiques

Historien et sociologue, Marc Lazar retrace dans « Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France » l’essor des populismes, leurs racines françaises et la manière dont ils transforment la vie politique et la démocratie représentative.

Historien, sociologue et professeur émérite à Sciences Po, Marc Lazar revient au cœur du débat public avec un essai dense et assumé : « Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle », publié aux éditions Gallimard dans la collection NRF Essais. Invité de France Inter, il défend une idée simple mais lourde de conséquences : les populismes ne sont plus une parenthèse, ils sont en train de transformer durablement notre vie politique.

Un mot galvaudé, trois dimensions structurantes

Pour Marc Lazar, la première urgence consiste à clarifier le vocabulaire. Il constate que le terme « populisme » est utilisé à tort et à travers, sans définition rigoureuse, dans le débat public comme dans certains commentaires médiatiques, et que l’étiquette sert autant à discréditer un adversaire qu’à se revendiquer du « peuple ».

Il propose une définition en trois volets. D’abord, un noyau idéologique qui oppose un peuple présenté comme naturellement bon, homogène et vertueux à des élites jugées corrompues ou déconnectées. Ensuite, une stratégie et un style politique qui reposent sur la personnalisation, la simplification des enjeux, l’appel direct au peuple et un usage intensif de la polarisation pour conquérir puis exercer le pouvoir. Enfin, une dimension culturelle, comme révolte symbolique d’une culture venue d’en bas contre une culture dominante, celle des élites politiques, médiatiques ou intellectuelles.

La France, laboratoire historique du populisme

L’essai replace le cas français dans une longue durée, du XIXe siècle à aujourd’hui. Selon Livres Hebdo, Marc Lazar relie les épisodes du boulangisme, du poujadisme, des gilets jaunes, mais aussi la montée du Rassemblement national et de la France insoumise, dans une même généalogie populiste à la française.

La thèse est claire : la France n’est pas seulement touchée par une vague populiste venue d’ailleurs, elle a contribué à inventer puis réinventer ces formes politiques, avec une tradition de contestation qui mêle méfiance envers les institutions, culte des figures providentielles et tension permanente autour de la notion de peuple souverain.

Populismes d’hier, néo-populismes d’aujourd’hui

Marc Lazar distingue les populismes « d’antan » des formes contemporaines. Le boulangisme ou le poujadisme s’inscrivaient déjà dans une logique d’opposition aux élites et au parlementarisme, mais dans un contexte social et médiatique très différent. Aujourd’hui, les néo-populismes ajoutent plusieurs couches : usage systématique des réseaux sociaux, discours sur la transparence démocratique, revendication d’être « les meilleurs démocrates » parce qu’ils se disent les seuls à parler au nom du peuple.

Lazar analyse aussi la manière dont ces mouvements s’installent dans la durée, structurent des partis et deviennent des forces centrales du jeu électoral, et non plus de simples épisodes protestataires. Cette continuité était déjà au cœur de son précédent ouvrage « Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties », où il décrivait la pénétration du registre populiste dans les démocraties représentatives.

Trois fractures qui nourrissent le populisme

Pour l’historien, le succès des populismes n’est pas un accident de communication mais le symptôme de fractures profondes. Dans son entretien à France Inter, il résume ce terreau en trois grandes familles de problèmes. D’abord une défiance politique durable envers les institutions, les partis et les responsables publics. Ensuite des situations sociales marquées par les inégalités, les sentiments d’abandon territorial, la précarisation d’une partie des classes moyennes et populaires. Enfin des interrogations culturelles et identitaires, nourries par la mondialisation, les migrations, les transformations des modes de vie et le sentiment de perte de repères.

Les populismes prospèrent, selon lui, parce qu’ils apportent des réponses simples à des situations complexes, en désignant des responsables clairement identifiés et en promettant de « redonner la parole au peuple ».

RN, LFI : convergences de style, divergences de projet

Marc Lazar n’ignore pas les différences de programmes entre le Rassemblement national et la France insoumise, mais il souligne des points communs structurants : critique frontale des élites politiques et médiatiques, défiance vis-à-vis de l’Union européenne, mise en scène d’un peuple unifié dont ils seraient les porte-voix légitimes.

Pour autant, il insiste sur des divergences de fond dans la manière de définir ce peuple. Le RN tend à en proposer une vision plus fermée, marquée par des références identitaires et nationales fortes. La France insoumise, de son côté, mobilise davantage une grammaire sociale autour du conflit entre dominants et dominés, même si ces lignes peuvent parfois se brouiller dans la pratique. Cette comparaison vise moins à les renvoyer dos à dos qu’à montrer que le style populiste traverse des camps politiques distincts.

Un défi pour la démocratie représentative

Au cœur du livre, une question parcourt l’ensemble des chapitres : les populismes sont-ils une menace ou une opportunité pour la démocratie représentative. Marc Lazar se garde des jugements moraux rapides. Il affirme que ces mouvements constituent un défi majeur pour les institutions, parce qu’ils contestent le fonctionnement habituel des partis, des parlements et de l’exécutif, tout en révélant des dysfonctionnements que les formations traditionnelles ont longtemps sous-estimés.

L’hypothèse forte est la suivante : en imposant leurs thèmes, leur langage et leur manière de faire de la politique, les populismes contribuent déjà à transformer en profondeur la vie politique française. De la personnalisation des campagnes à la centralité des référendums et des consultations en ligne, en passant par le rapport au conflit et à la rue, une partie de l’agenda démocratique se redessine sous pression populiste.

Reste une incertitude centrale, que l’ouvrage laisse volontairement ouverte : cette transformation débouchera-t-elle sur un renouvellement de la démocratie, plus représentative et plus attentive aux fractures sociales, ou sur un affaiblissement durable des contre-pouvoirs et des garanties de l’Etat de droit.

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