Libéré et transféré à Berlin après un an de détention en Algérie, Boualem Sansal espère arriver à Paris « vendredi ou samedi ». Retour sur les conditions de sa condamnation, la médiation allemande qui a abouti à sa grâce et les enjeux diplomatiques et politiques de son retour annoncé en France.
Gracié le 12 novembre par le président Abdelmadjid Tebboune, Boualem Sansal sort d’une année de détention qui a cristallisé les tensions entre l’Algérie, la France et désormais l’Allemagne. Selon Le Monde, l’écrivain franco-algérien avait été arrêté le 16 novembre 2024 à l’aéroport d’Alger, après une interview au média français d’extrême droite Frontières où il mettait en cause les frontières actuelles de l’Algérie avec le Maroc.
En mars 2025, un tribunal d’Alger l’a condamné à cinq ans de prison et à une amende pour « atteinte à la sûreté nationale » ou « atteinte à l’unité nationale », selon les termes retenus par la justice. Reuters et plusieurs quotidiens rappellent que les poursuites se fondaient sur l’article 87 bis du code pénal algérien, utilisé ces dernières années contre des opposants et des figures du Hirak.
Âgé de plus de 80 ans et atteint d’un cancer de la prostate, Sansal a passé une partie de sa détention en unité pénitentiaire hospitalière, avant d’être transféré dans des établissements de haute sécurité. Le JDD et La Dépêche relèvent qu’il a décrit une prison « médiévale » et un sentiment d’isolement total, n’étant relié au monde qu’à travers les visites de son épouse.
Sa situation a mobilisé une partie du monde intellectuel européen. Le Parlement européen a adopté en janvier une résolution demandant sa libération immédiate, tandis que des écrivains comme Margaret Atwood, David Grossman ou Orhan Pamuk ont signé des tribunes de soutien, rappelle l’historique synthétisé par Wikipédia et plusieurs médias européens.
Dans le débat français, son cas a aussi servi de révélateur: certains responsables politiques ont mis en avant la défense de la liberté d’expression, quand d’autres soulignaient le caractère explosif de ses propos sur les frontières et le ressentiment qu’ils nourrissaient côté algérien. L’historien Benjamin Stora, par exemple, estimait que ses déclarations heurtaient directement le sentiment national en Algérie.
Une grâce arrachée par Berlin, avec l’appui de Paris
La clé de sortie est venue de Berlin plus que de Paris. Le Monde et TV5 Monde rapportent que c’est le président allemand Frank-Walter Steinmeier qui a officiellement demandé à Abdelmadjid Tebboune de gracier Boualem Sansal, au nom de son âge et de son état de santé, en proposant que l’Allemagne l’accueille et prenne en charge ses soins.
Selon Reuters, la présidence algérienne a répondu favorablement à cette démarche, tout en évitant de donner le sentiment de céder aux pressions françaises. Le communiqué officiel met en avant un « geste humanitaire », dans un contexte où Alger veut ménager sa souveraineté tout en rouvrant des canaux diplomatiques.
D’après le Dauphiné, l’écrivain a été transféré dès le 12 novembre vers Berlin à bord d’un avion gouvernemental allemand, accompagné d’une équipe médicale. Les autorités allemandes ont rapidement confirmé son arrivée et son admission dans un établissement de soins.
Côté français, le Premier ministre Sébastien Lecornu a salué une « bonne nouvelle » et remercié les autorités algériennes, tandis qu’Emmanuel Macron a publiquement exprimé sa gratitude à l’égard de Steinmeier et Tebboune pour ce dénouement. Les réactions, recensées par plusieurs médias et par la synthèse de l’ »Affaire Boualem Sansal », évoquent une possible « phase de détente » dans les relations entre Paris et Alger, sans aller jusqu’à parler de normalisation.
En Algérie, des critiques du régime soulignent pourtant l’angle mort de ce geste: pendant que Sansal est libéré et transféré en Europe, d’autres détenus politiques ou figures du Hirak restent condamnés à de lourdes peines, comme le poète Mohamed Tadjadit, rappelé par des intellectuels et des artistes locaux.
Depuis Berlin, un écrivain affaibli mais combatif
Libéré, Sansal a retrouvé immédiatement la parole. Dans une conversation téléphonique avec Kamel Daoud, retranscrite par Le Point et reprise par TF1 Info, il se dit « plutôt bien » malgré la fatigue et résume son état d’esprit par une formule qui a tourné en boucle: « Je suis costaud, tu sais. Je ne vais pas être détruit par une petite année de prison. »
Le même échange, réalisé depuis Berlin, donne le ton de son retour sur la scène publique. Il lance « Bonjour la France, je reviens, on va gagner », comme s’il transformait sa libération individuelle en victoire collective pour ceux qui ont milité en sa faveur, des écrivains jusqu’aux parlementaires européens.
Sur le plan médical, plusieurs médias, dont l’AP et Le Monde, insistent sur la gravité de son état: cancer de la prostate, perte de poids, année de détention dans des conditions éprouvantes. Mais les médecins allemands qui le prennent en charge parlent d’une prise en charge rapide, avec une perspective de stabilisation si les traitements sont respectés.
Dans les entretiens qu’il commence à accorder, Sansal décrit une détention marquée par l’isolement, l’incertitude permanente sur une éventuelle grâce et ce qu’il perçoit comme un procès politique: il répète qu’il n’a « fait qu’exprimer une opinion » sur l’histoire des frontières et nie avoir voulu « nuire » à son pays, comme le rapportaient déjà ses audiences de mars.
Pour les milieux littéraires qui l’avaient soutenu, cette libération ne clôt pas le dossier. Elle relance au contraire les questions sur la place de l’écrivain critique dans l’espace public algérien, et sur la capacité des régimes autoritaires à utiliser le droit pénal pour sanctionner des paroles jugées « anti-nationales ».
Un retour à Paris à forte portée politique
Reste la question de son arrivée en France. D’après TF1 Info, Boualem Sansal a confié à Kamel Daoud que son agenda n’était « pas consolidé », en expliquant que « le côté politique passe avant », mais qu’il espérait être à Paris « vendredi ou dans deux jours », soit les 14 ou 15 novembre.
Dans le même temps, une source proche du dossier citée par TF1 Info et par l’Alsace-DNA tempère cet optimisme, en évoquant la nécessité pour l’écrivain de rester « au moins quelques jours » supplémentaires à Berlin pour stabiliser son état de santé et organiser les séquences diplomatiques autour de son déplacement.
Ce retour, lorsqu’il aura lieu, dépassera le simple cadre d’un rapatriement humanitaire. En France, Sansal est à la fois une figure littéraire primée et un auteur dont les positions sur l’islamisme, l’Algérie et l’immigration crispent une partie de la gauche. Sa présence physique à Paris promet de rouvrir ces débats, au moment même où l’extrême droite et une partie de la droite l’érigent en symbole de la « liberté de critiquer l’islam » et de la « lutte contre la censure algérienne ».
Côté algérien, cette libération à la demande de l’Allemagne peut être vendue en interne comme un acte souverain et humanitaire, sans donner le sentiment d’avoir cédé à Paris. Mais elle crée un précédent: un écrivain naturalisé français, très critique vis-à-vis du régime, sort de prison grâce à une médiation européenne et revient sur la scène médiatique avec, déjà, une parole offensive.
Dans ce jeu triangulaire Algérie-France-Allemagne, l’arrivée annoncée – ou différée – de Boualem Sansal à Paris sera observée comme un test. Test de la solidité du canal ouvert entre Alger et Berlin, test de la capacité de Paris à ne pas transformer l’affaire en bras de fer public, test enfin de la manière dont l’espace public français accueille, ou instrumentalise, la voix d’un écrivain qui revient de prison en se proclamant « costaud ».
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