Dans la fonction publique, tout part d’un principe incontestable : la continuité du service public. L’accueil doit ouvrir. Les procédures doivent suivre. Les urgences doivent être traitées. L’État doit tenir, même quand les équipes sont fatiguées, même quand les tensions montent, même quand la maison craque. Cette logique est connue de tous les agents. Et elle structure, au quotidien, la manière dont l’administration pense le travail.
Le problème commence quand la continuité devient un argument qui justifie tout. Un agent en difficulté ? Il faut tenir. Un poste mal conçu ? Il faut assurer. Une équipe sous l’eau ? On se débrouille. Un management défaillant ? On n’a pas le temps, il faut que ça tourne. La prévention des risques psychosociaux existe, oui. Mais elle se heurte souvent à la réalité brute : dans certains services, l’humain passe après la production de service, et le mal-être devient un dommage collatéral.
C’est là que l’institution se trompe de priorité. Pas parce que la continuité serait secondaire. Mais parce que la continuité durable ne se construit pas contre les agents. Elle se construit avec eux. Quand on impose la tenue du service sans ajuster l’organisation, on fabrique une continuité artificielle, maintenue par la pression, la culpabilisation et le sacrifice. Cela tient un mois, parfois un an. Puis ça casse. Et quand ça casse, la continuité disparaît d’un coup, brutalement, sous forme d’arrêts maladie, de burn out, de conflits et de fuite des compétences.
Dans la fonction publique, un grain de sable suffit, parce que les marges sont faibles. Un effectif absent, un chef inadapté, une réorganisation mal pensée, une surcharge qui dure, et le poste devient une épreuve. La hiérarchie veut bien parler de prévention, mais elle continue souvent à piloter en mode urgence permanente. Or la santé mentale n’est pas un sujet de confort. C’est une condition de fonctionnement.
Il faut dire clairement ce que beaucoup pensent tout bas : on ne peut pas faire reposer la continuité de service sur la fragilité des individus. La continuité n’est pas un droit de l’institution à user les agents. C’est un devoir de l’État, donc un devoir d’organisation. Cela implique de traiter les causes : management, conditions de travail, répartition de la charge, outils, effectifs, accompagnement réel, et pas seulement une affiche ou une cellule d’écoute.
La continuité de service est primordiale, oui. Mais elle doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une exigence collective, organisée, assumée, et non une pression individuelle qui écrase l’humain. Parce qu’au bout du compte, quand l’humain tombe, le service tombe avec lui.
