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Carmat: un second souffle au prix fort pour le coeur artificiel français

par Rédaction Figures Publiques

Placé en redressement judiciaire, Carmat ne dispose plus que d’une offre de reprise portée par deux actionnaires historiques. Sauvetage industriel possible, mais au prix d’un plan social, d’un retrait de la cote et de lourdes pertes pour les petits actionnaires.

L’avenir de Carmat, pionnier français du coeur artificiel total, se joue à nouveau devant la justice commerciale. Placée en redressement judiciaire depuis le 1er juillet 2025, l’entreprise ne dispose plus que d’une seule offre de reprise, portée par deux de ses actionnaires historiques et examinée ce 25 novembre par le tribunal compétent. Cette offre pourrait éviter la liquidation pure et simple, mais au prix d’un plan de licenciement et d’un retrait de la cote à Paris.

Les signaux mêlent donc espoir industriel et casse sociale, avec en toile de fond une question lourde: la France sait-elle encore financer dans la durée ses innovations médicales de rupture.

Un fleuron de la medtech sous assistance judiciaire

Carmat n’est pas une start-up anonyme. Co-fondée autour des travaux du professeur Alain Carpentier, avec un soutien industriel venu notamment d’Airbus, la société a développé Aeson, un coeur artificiel biventriculaire destiné à des patients en insuffisance cardiaque terminale. Depuis sa création, Carmat a englouti environ 550 millions d’euros de capitaux pour passer du laboratoire à l’implantation chez l’humain.

Selon les données publiques récentes, 122 coeurs Aeson ont été implantés depuis l’origine du projet, dont 70 à partir de 2024, et 32 patients étaient encore en vie en juin 2025. Sur le plan médical, la technologie a donc franchi plusieurs étapes décisives. Sur le plan financier, en revanche, la trajectoire s’est brutalement dégradée: incapacité à sécuriser de nouveaux financements, déclaration de cessation de paiements le 30 juin 2025, puis ouverture d’une procédure de redressement judiciaire.

Un premier tour d’offres, lancé cet été, s’est soldé par un échec. Une proposition de reprise emmenée par Pierre Bastid, président du conseil d’administration et actionnaire d’environ 17 % du capital, n’avait pas pu être validée, faute de montage financier jugé suffisamment sécurisé.

Un nouveau tour de table, une seule offre sur la table

Mi-octobre, Carmat a relancé un processus d’appel d’offres express, laissant aux candidats potentiels jusqu’au 3 novembre pour déposer une proposition de reprise ou d’investissement. La société a assumé d’emblée un message très dur: sans offre crédible, la liquidation serait quasiment inévitable, avec arrêt des activités et perte quasi totale pour les actionnaires comme pour une large part des créanciers.

À l’échéance, une seule offre est arrivée sur le bureau de l’administrateur judiciaire. Elle est portée par une nouvelle structure, Carmat SAS, contrôlée par la holding luxembourgeoise LOHAS, elle-même sous le contrôle de Pierre Bastid. Selon les éléments rendus publics et les échos de presse, la proposition est soutenue par deux actionnaires historiques du groupe, qui accepteraient de remettre au pot tout en restructurant profondément l’entreprise.

Pour Carmat, c’est la dernière planche de salut: si cette offre échoue à son tour, la direction elle-même juge « quasi certaine » l’issue liquidative.

Un sauvetage qui ne fait pas de miracle social

Ce « second souffle » potentiel arrive avec une contrepartie lourde: un plan de licenciement. Les communications officielles insistent peu sur l’ampleur exacte des coupes prévues, mais le principe est clair: réduire drastiquement la structure de coûts, concentrer les moyens sur les activités jugées stratégiques et renoncer à une partie des effectifs actuels.

Le choc social ne serait pas une première. Une annonce publiée par la profession des administrateurs judiciaires fait déjà état d’une entreprise exsangue, sans salarié depuis l’été 2025 après un premier plan de licenciement ciblant les derniers postes encore en place. Autour de Carmat, d’autres structures liées au coeur artificiel, comme Aeson France, ont elles aussi été placées en procédure collective, avec des emplois en jeu.

Dans ce contexte, le plan présenté aujourd’hui s’inscrit davantage dans une logique de redémarrage minimal que dans celle d’un maintien intégral de l’outil. L’objectif implicite: préserver le coeur industriel, les équipes clés de R&D et les capacités cliniques, quitte à sacrifier une partie des fonctions support ou des projets jugés périphériques.

Les petits actionnaires, grands perdants de l’histoire

Sur le plan boursier, la mécanique est tout aussi brutale. L’action Carmat est suspendue de cotation depuis fin juin 2025 et les différents communiqués de la société ne laissent guère place au doute: dans tous les scénarios réalistes, les actionnaires actuels ont une probabilité très élevée de perdre la quasi-totalité de leur mise.

C’est le principe même des reprises en plan de cession: les actifs opérationnels (technologie, brevets, contrats, équipements, savoir-faire) sont transférés à une nouvelle entité, mieux capitalisée, tandis que la société d’origine, surendettée, est vouée à la liquidation. Dans ce schéma, les actionnaires ne sont payés qu’en tout dernier rang, après les créanciers, ce qui, compte tenu du passif accumulé, revient pratiquement à zéro.

À cela s’ajoute une perspective claire: la sortie de Carmat de la Bourse de Paris. La société a déjà indiqué qu’en cas de liquidation, elle devrait solliciter la radiation de ses titres sur Euronext. Le plan soutenu par les actionnaires historiques ne semble pas remettre en cause cette perspective de retrait, qui est une condition quasi automatique dès lors que l’essentiel de l’activité bascule dans une nouvelle structure.

Une alerte sur le financement des innovations de rupture

Au delà du cas Carmat, ce dossier pose frontalement la question du financement des innovations lourdes dans la santé: cycles très longs, essais cliniques coûteux, aléas réglementaires et industriels, absence de relais de croissance immédiat.

Dans le cas du coeur artificiel Aeson, la France a soutenu, pendant des années, un projet emblématique de sa « souveraineté sanitaire » et de sa capacité d’innovation en chirurgie cardiaque. Mais l’enchaînement des difficultés de trésorerie, des recapitalisations successives et du recours final au redressement judiciaire montre les limites d’un modèle où l’essentiel du risque est porté par un petit cercle d’actionnaires et par des marchés financiers volatils.

Si le tribunal valide l’offre portée par les actionnaires historiques, Carmat obtiendra sans doute ce « second souffle » que Libération évoque. Le prix, lui, est déjà connu: des emplois supprimés, des petits porteurs lessivés et un retrait de la cote qui referme une page de quinze années de rêve boursier autour du coeur artificiel français.

Reste à savoir si cette nouvelle formule, recentrée et non cotée, permettra à l’entreprise de redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être: un acteur stable de la medtech, au service des patients, plutôt qu’un symbole récurrent des excès et des fragilités du financement de l’innovation en France.

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