Dans un numéro de “Complément d’enquête” consacré à Shein, diffusé jeudi sur France 2, l’ancienne ministre du Commerce Véronique Louwagie affirme avoir été à plusieurs reprises invitée à rencontrer la direction du géant de l’ultra-fast fashion. L’ex-ministre parle de messages « assez insistants ». Christophe Castaner, brièvement conseiller externe du groupe, conteste toute activité de lobbying. Shein assure agir « en conformité » avec les règles de la HATVP.
La séquence télé évoquée place au premier plan le rôle tenu, entre décembre 2024 et juin 2025, par Christophe Castaner au sein d’un comité consultatif de Shein couvrant l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. L’ancien ministre de l’Intérieur y intervenait, selon l’entreprise, sur des sujets de responsabilité sociétale, sans fonction exécutive ni mandat de représentation. Il a cessé cette collaboration en juin 2025, a-t-il indiqué à la presse.
Dans l’émission, Véronique Louwagie explique avoir refusé des rendez-vous proposés au motif qu’ils participeraient à une stratégie de « dédiabolisation » de la marque. Elle décrit des SMS de relance « assez insistants ». Christophe Castaner nie ces tentatives et réfute avoir fait du lobbying pour le compte de Shein. Le groupe, sollicité par les médias, expose pour sa part qu’il agit « en conformité avec les règles de la HATVP ».
Le cadre juridique français encadre la « représentation d’intérêts » auprès des responsables publics. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique définit l’activité de lobbying comme le fait d’influer sur une décision publique par des communications, des réunions ou des contributions, ce qui emporte des obligations déclaratives pour les acteurs concernés. Elle tient un répertoire et peut contrôler les pratiques déclarées. Ces règles ne prohibent pas en soi les échanges avec des décideurs, mais imposent transparence et traçabilité lorsqu’il s’agit d’orienter une norme, un acte ou une décision. HATVP
Au-delà des contacts politiques, “Complément d’enquête” relaie aussi des critiques plus larges visant la chaîne d’approvisionnement de Shein. Un ancien cadre, entendu sous couvert d’anonymat, évoque des « exploitations » de main-d’œuvre en Chine et décrit des mécanismes d’audit et de déréférencement de fournisseurs jugés insuffisants parce que contournables. L’émission avance également que l’entreprise est techniquement en mesure de copier très vite des catalogues concurrents grâce à l’IA, ce que le groupe conteste depuis plusieurs années.
Sur son site corporatif, Shein met en avant un « Supplier Code of Conduct » présenté comme aligné sur les conventions fondamentales de l’OIT, avec « tolérance zéro » pour le travail forcé et le travail des enfants, des exigences de sécurité et de santé, et une interdiction de sous-traiter sans accord écrit préalable. Ces engagements sont au cœur de son programme d’achats responsables et de sa communication extra-financière publiée ces dernières années.
L’intérêt public suscité par Shein en France ne date pas de cette émission. En 2023-2024, des responsables politiques et des organisations professionnelles ont interpellé l’entreprise sur les conditions sociales et environnementales de production, la concurrence avec le commerce textile européen et la publicité directe auprès des jeunes. En 2025, le débat s’est poursuivi sur la frontière entre communication institutionnelle et représentation d’intérêts, certains appels invitant à un contrôle renforcé et à une meilleure transparence des démarches d’influence.
À ce stade, plusieurs éléments ressortent des documents accessibles. Premièrement, l’existence d’un comité consultatif chez Shein auquel Christophe Castaner a participé durant six mois, puis mis fin à sa collaboration. Deuxièmement, les témoignages diffusés par “Complément d’enquête” qui mettent en cause les pratiques du groupe et les démentis et garanties énoncés par l’entreprise. Troisièmement, le cadre légal français de la représentation d’intérêts qui fixe des seuils et obligations de transparence mais ne qualifie pas, par principe, toute prise de contact comme du lobbying au sens juridique. HATVP
La diffusion de l’enquête de France 2 promet de relancer ces discussions. Elle intervient dans un contexte où l’exécutif, les autorités de contrôle et les acteurs économiques sont régulièrement questionnés sur la soutenabilité sociale et environnementale de la fast fashion et sur les conditions de la fabrique de la décision publique. Les réactions éventuelles des autorités compétentes, de la HATVP ou d’autres organismes, seront déterminantes pour éclairer la qualification et l’évaluation des faits évoqués.
